15 mars 2001CONFÉRENCE N°8

Du bon usage de l'impasse dans la pensée

Patrice Loraux

Nous résumons la conférence de Patrice Loraux ainsi que ses réponses aux questions de l'assistance.

Patrice Loraux propose un exercice en soixante-dix-huit points dont voici l'indication.

1- Préoccupé du bon usage de l'impasse dans la pensée, on sera trois fois dedans : dans la pensée, dans l'impasse et dans le bon usage.

2- Pour s'orienter là-dedans on conjecture qu'une opération connue est en affinité avec celle que l'on recherche et que l'on ne connaît pas. On n'est exactement ni dans ce que l'on cherche ni dans ce que l'on connaît.

3- Usons d'un paradigme rendant possibles des va-et-vient entre la grande complexité des choses et une petite complexité plus accessible : le labyrinthe. Sans essayer de définir la pensée (on serait au rouet), on conjecture que penser est en affinité avec parcourir un labyrinthe. Un paradigme, c'est beaucoup plus qu'un exemple. Le labyrinthe ne se manifeste qu'au moment où on forme le projet d'en sortir.

4- Un rat très malin sort trop vite du labyrinthe ; un rat qui l'est moins se heurte partout mais dessine ainsi le dédale. Sorte d'apologue chinois.

5- Ni trop génial ni trop borné un philosophe comme Aristote se heurte aux difficultés mais ainsi il les indique, persévère et poursuit pensivement sans se perdre dans aucune aporie abyssale.

6- Modifions la fiction en supprimant l'observateur (vérificateur, psychologue cognitiviste mesurant les performances...) : la pensée exige de n'être pas placée sous surveillance.

7- On le comprendra mieux plus tard : c'est un labyrinthe dont il n'y a pas à sortir à la différence de la Caverne de Platon. Mais c'est du dedans que l'on apprend (dans le labyrinthe - dans l'impasse - dans la pensée).

8- La fiction comporte des variantes : Borgès est plus "logique", Kafka (Le terrier) plus inquiétant, Wittgenstein aime bien l'explorateur qui s'attarde, arrive le dernier ou n'arrive pas...

9- Être dans une impasse, c'est découvrir trop tard que ce qui se présentait comme une solution engageante était un piège.

10- La pensée n'est pas un fonctionnement soumis à la règle du rendement optimum de l'énergie recyclée et à l'obligation d'être performant. La pensée fait usage de ce qui n'apparaît pas, n'entre pas en compte dans les fonctionnements et dans les résultats.

11- Il y a certes du fonctionnement; parfois même cela fonctionne trop bien. Comment "équilibrer" ce qui marche au rendement et ce qui a lieu autrement qu'en fonction du rendement?

12- Configuration pascalienne de la "pensée" : les recherches que Pascal entreprend motu proprio n'aboutissent pas (il n'a pas inventé le calcul infinitésimal, L'Apologie de la religion chrétienne reste à l'état de fragments), n'arrive à terme que ce qui lui est "commandé"
(Les Provinciales, la machine à calculer, le programme de mise en circulation de "carrosses à cinq sols"). Sa pensée va d'elle même très vite mais assez vite s'interrompt. Sa pensée, capable pourtant d'avoir du rendement, est sans cesse délogée de ce qui y mène.

13- On distinguera deux régimes de la pensée :

- la pensée qui s'inquiète de ce qui s'exerce, du "soi" de l'exercice (qu'est-ce que je fais à penser ? que suis-je en pensant ? comment penser vraiment ce que c'est que vraiment
penser ?...)

- la pensée qui se confirme en s'exerçant et ce faisant recharge son énergie. Cette dernière, s'effectuant comme sans y penser, semble plus saine.

14- On pense toujours d'un côté (selon l'un des deux modèles plutôt que selon l'autre) mais l'on ne peut faire le partage strict des deux pôles et l'on se demande s'il y a un passage de l'un à l'autre, on cherche le passage.

15- La pensée qui n'est pas réglée sur le rendement fait l'épreuve de perturbations qui menacent de l'entraîner dans la logorrhée, le charabia.

16- Une légère distraction ou défaillance de l'alimentation en intuition(de l'auteur ? du
lecteur ?) et telle phrase de Hegel ou de Husserl n'est plus que logomachie.

17- La pensée intuitionne son propre régime dans la manière dont on fait varier l'intensité d'énergie. La perturbation qui casse le rythme ne vient pas du dehors mais du dedans, c'est un accident (de la route que l'on trace) ou un symptôme (un raté du moteur intime).

18- La pensée qui dépense en vain une énergie folle ne cesse de s'interroger sur cet échec. La productivité heureuse (celle de Picasso...) ne pense pas, elle s'accroît en s'exerçant sans se poser de questions.

19- Le rat très bête se heurte à tous les murs du labyrinthe et s'inquiète (début de subjectivité) : "Je change sans arrêt de direction et c'est toujours pareil".

20- Dans un court récit de Kafka (avec murs, souris et chat) la souris parcourt des couloirs et des pièces qui se rétrécissent jusqu'à la dernière extrémité : "... me voici déjà dans la dernière pièce, et j'aperçois là-bas le piège dans lequel je vais tomber. - Tu n'as qu'à changer de direction dit le chat en la dévorant".

21- Il faut un bon usage du paradigme, dans le va-et-vient entre méditation et narration (ainsi Platon médite-t-il sur l'activité politique en faisant la navette entre le métier à tisser et l'activité conjecturée. Impasse du trop méditatif. Impasse du trop narratif.

22- C'est pour sortir de la perturbation (et la plus haute perturbation insensible, le psittacisme, a lieu en remettant ses pas, aveuglémént, dans les mots de l'autre) que l'on risque un écart, un pas de côté (en proposant une fiction), au risque d'aggraver la perturbation. Penser, c'est être en train d'effectuer un écart pressenti sans garantie comme fructueux (voilà une "définition" risquée).

23- Imaginons un romancier menacé de stérilité ou craignant d'écrire comme d'autres l'ont fait un roman qui soit la contrefaçon inconsciente d'un chef d'oeuvre déjà écrit comme La Chartreuse de Parme ; il décidera alors de décrire longuement la façade d'une maison dans une rue quelconque de Parme : il invente un roman nouveau et le nouveau roman. Cet écart par fiction est-il une bonne idée ou encore une impasse ?

24- Il y a idée quand on prend le risque d'un écart. Il y a impasse quand l'écart ne s'indique plus comme fructueux.

25- Comment savoir avant qu'il ne soit trop tard que l'on est dans l'impasse si la veine (celle qu'avait Picasso dans tous les sens du terme) ne commence à se tarir qu'insensiblement ?

26- Penser consiste à faire un écart pour éviter le psittacisme, l'entente convenue. Dans un colloque consacré à Spinoza ce serait comme intervenir en faisant un usage totalement aveugle mais toujours pertinent de la causa sui.

27- Penser et entrer dans l'impasse sont indiscernables, longtemps.

28- Jusqu'où faut-il être imprudent ? Quand faut-il cesser de s'entêter dans l'imprudence ?

29- Un dessin de Chagal représente un homme poursuivi par un rhinocéros et qui a devant lui un précipice. "Homme pratiquement perdu s'il ne rêve pas" dit la légende. La solution n'est pas de rêver, mais si ce qu'on voit n'est pas un rêve, c'est la catastrophe. Impasse : aucune issue dans le réel ; l'issue du rêve est irréelle et ne fait que redoubler en représentation la situation sans issue. Est-ce réel ? N'est-ce qu'un rêve ? Ou bien on ne peut le savoir ou bien on n'a pas le choix.

30- Suffit-il de montrer en produisant un effet d'abîme ce qu'est une impasse pour s'en sortir ?

31- C'est seulement lorsque l'on est déjà dans l'impasse qu'on peut la reconnaître avant qu'il ne soit trop tard, dans un pressentiment de ruine imminente.

32- Aristote en général a du flair pour détecter les appels d' "ultraphilosophie", chemins de perdition dans lesquels d'autres penseurs s'engagent. Lui-même, avec tous ses "en tant que", frôle souvent la pétition de principe ("le mouvement est l'acte d'un être en puissance en tant qu'il est en puissance").

33- Après avoir lâché un rat dans le labyrinthe, on lâche un chat qui poursuit le rat, puis un chien qui poursuit le chat. De leur malheureuse rencontre dans un carrefour résulte un mêlée confuse : de la bouillie.

34- Un bon usage de l'impasse dans la pensée consiste à éviter de provoquer des rencontres dont résultent ces amalgames, intrications, noeuds indurés et transmis que sont les problèmes de philo(sophie) : l'intelligible et le sensible, la forme et la matière, l'âme et le corps, la pensée et le cerveau, etc...

35- Le philosophe malin déjoue ces difficultés en les frôlant. Ce sont les pseudo problèmes de Bergson, qu'il faut soupçonner sans s'y laisser prendre.

36- Celui qui est trop malin sort du labyrinthe sans l'avoir dessiné. A quoi bon ?

37- Comment peut-on être assez malin pour ne l'être pas trop, comment savoir procéder sans savoir ?

38- Il faut savoir mobiliser et distribuer l'énergie dont on dispose. A-t-on assez d'énergie pour s'investir tout entier dans le problème ou n'en a-t-on pas suffisamment pour être héroïque ?

39- Descartes a su, au début de Méditations, ne pas faire trop le malin et ménager ses forces pour aménager les conditions du doute radical : il forge son Malin Génie en lui transférant une partie de sa propre ruse, en le distinguant soigneusement d'un dieu trompeur et en instituant un zig-zag économique des avancées et des résistances (sans détailler les ruses ni jouer sur l'effet d'abîme).

40- Il y a deux possibilités pour la pensée : - revenir sur soi ou en arrière (autoscopie infinie, réflexion sur les conditions de possibilité de l'exercice pensif), - se tourner vers de l'objet (hétéroscopie, décentrement). Transigeons : et si la pensée avait l'idée de se faire cristallographe ? Une idée comme ça !

41- En se tournant vers l'objet, la pensée espère se déprendre de l'idée obsédante d'elle-même. Un objet quelconque qui ne serait pas fondamentalement intéressant. Pas un objet exact, pas un objet réfléchissant, un objet plus opaque. Le cristal est la fois exact, existant et intéressant, mais c'est un trop bel objet, un miroir de la pensée, la cristallisation de son désir d'exactitude existante- intéressante : fausse sortie. C'est ainsi parfois que des philosophes ont, dans les années 70 fait de l'ethnologie.

42- Là où il y a vraiment obstacle, c'est à l'insu de la pensée.

43- Impasse dans les deux directions : la pensée s'oublie dans l'objet ou bien oublie l'objet (pensée de la pensée, pensée des conditions de la pensée jusqu'à l'inconditionné). Elle se perd chaque fois. Deux vertiges inverses. Deux fausses sorties.

44- La pensée ne peut sortir d'elle-même. En s'attardant vainement dans l'impasse, on fait l'expérience de la mélancolie : tourné vers lui-même le sujet éprouve une nostalgie ou un désenchantement infinis, tourné vers l'objet il dessine des plans mais ne construit rien, comme ces princes de la Renaissance italienne qui ont projeté sur le papier des cités de cristal, concrétions cristallines de pensées obsessionnelles.

45- Impasse majeure : se représenter la nature du labyrinthe en croyant qu'on peut y entrer et qu'il faut en sortir, en effectuant une bonne entrée et une belle sortie sous le regard d'un observateur.

46- On ne peut ni entrer dans le labyrinthe ni en sortir. On y est. C'est apaisant de l'admettre.

47- Il y a partout du labyrinthe, toutes les activités pour peu qu'on temporise sont labyrinthiques , l'effectivité n'étant jamais par avance assurée.

48- Il faut rompre avec l'obsession de la performance, anxiogène dans la réussite (toujours à confirmer) comme dans l'échec (tenu trop souvent pour rédhibitoire).

49- On aura la plus grande méfiance à l'égard de la rhétorique de l'abîme (de l'impasse comme aporie abyssale). Pour Valéry, dont l'obsession est inverse, le pathos pascalien (Pascal avec un abîme toujours à ses côtés), c'est de la frime.

50- Obsessions à dénouer : le rat, le chat et le chien sont l'un pour l'autre, dans un chassé-croisé, des objets obsessionnels.

51- On essaiera l'idée d'un objet transobsessionnel (parent du "transitionnel") sur lequel l'obsession se déplace et s'atténue.

52- La pire des obsessions est fixe. Le génie a l'obsession voltigeante.

53- Prudence : un trop bel objet (le cristal) n'est pas un bon objet, un objet trop indifférent suscite le désespoir (la désaffection).

54- Le bon usage de l'impasse dans la pensée est comme l'usage de la mescaline par Henri Michaux : du risque sous contrôle.

55- Le déplacement de l'obsession est indiscernable de l'introduction d'une nouveauté.

56- Il faut prendre l'habitude de contrecarrer les habitudes (afin que le rat, le chat et le chien cessent de se poursuivre).

57- Variations dans la fiction pour affronter l'irréductible empêchement : Kafka écrit que quatre légendes rapportent l'histoire de Prométhée enchaîné (Prométhée indéfiniment tourmenté, Prométhée faisant corps avec le rocher, Prométhée à la longue oublié de tous, Prométhée dont la plaie finalement se ferme). "Restait l'inexplicable roc. -La légende tente d'expliquer l'inexplicable. Comme elle naît d'un fond de vérité, il lui faut bien retourner à l'inexplicable".

58- Il n'est pas impossible de vivre en paix dans le labyrinthe.

59- La fiction, mescaline de la pensée, en desserre la crispation, en multiplie les orientations possibles.

60- On n'est jamais assez méfiant à l'égard des grands problèmes canoniques (Quel est le mode d'existence des significations ? Qu'en est-il des universaux ?...).

61- Les ornières balisent et accroissent l'obsession. La fiction permet de longer les ornières sans y succomber.

62- Il faut faire un bon usage de la fiction qui est de l'intrigue forgée devenue nécessité.

63- Le génie de Descartes est d'insérer la fiction du Malin Génie en suivant le fil de la méditation qu'une narration trop captivante ferait perdre.

64- La fiction peut devenir une impasse. Descartes est discret sur les ruses du malin génie. Umberto Eco pourrait écrire sur les ruses du Malin Génie un aussi long roman que Le nom de la rose en une narration bien ficelée mais sans aucune conjecture laissant quelque chose en suspens.

65- On ne sort pas de la pensée par la fiction, on se sert de la fiction dans la pensée mais sans savoir très bien comment. Il faut du flair comme le rapelle Nietzsche.

66- La pensée n'a lieu qu'en situation d'empêchement déjoué : il faut être réellement dans l'empêchement et presque en même temps en sortir. L'empêchement ne doit pas être feint : dans une fiction vraie ça fonctionne trop bien. Si l'empêchement n'est pas déjoué, c'est la stérilité.

67- La trop bonne et trop heureuse productivité est mauvaise pour la pensée.

68- La rhétorique de l'empêchement qui s'invente des obstacles artificieusement afin de poursuivre faussement est tout aussi mauvaise.

69- L'empêchement ne doit devenir ni obsession ni objet.

70- L'empêchement doit devenir moteur. S'il y a productivité, c'est à travers l'empêchement. Ce n'est ni une productivité plénière (il y a toujours quelque défaillance ou défaut), ni un empêchement devenant objet pervers de jouissance détournée.

71- Si Picasso est un peintre de la productivité plénière, c'est qu'il y a chez lui une monstration monstrueuse et obscène (en un sens non exclusivement sexuel) de la peinture elle-même, monstration qui s'effectue sans avoir jamais à dire ce qu'est la peinture. Une telle productivité dissimulera toujours ce qui se refuse à se laisser peindre et qui ailleurs ne se laisse pas dire, ne se laisse pas mettre en musique : une réticence motrice et génératrice hétérogène, inaccessible par le biais du rendement.

72- Bran van Velde peint parce qu'il est empêché de peindre, provoqué/empêché par ce qu'il nomme "la petite chose qui fascine" à la jointure de la peinture et de la non peinture, quelque chose qui ne se laisse pas peindre. La peinture est une impasse active (et non un échec).

73- Les toiles de Mark Rothko dans la chapelle de Houston peuvent paraître noirâtres alors que sa peinture essaie de toucher ce point où la couleur et la non couleur sont indiscernables.

74- Les critiques du dehors diront : tel peintre à tel moment est dans l'impasse. Dans notre fiction sans observateur de tels jugements n'ont pas lieu.

75- Pour aussi empêchés qu'ils soient d'écrire, de peindre, de faire de la musique, l'écrivain, le peintre et le musicien restent dans l'écriture, dans la peinture, dans la musique.

76- Il n'y a pas de dehors et l'on ne peut sortir de rien : on n'atteint pas d'absolu dehors, on n'atteint pas non plus un absolu dedans, ce qui en ferait un sanctuaire (Bran van Velde n'atteint ni l'un ni l'autre, disons plutôt qu'il repousse la peinture plus loin).

77- Plus difficile que la pleine productivité de la peinture est l'épreuve de la peinture nue, quasiment indiscernable de la non peinture et de l'autre que peinture, car il y a toujours, mêlé à la chose même de l'autre qu'elle, en peinture comme ailleurs. La peinture n'est pas seulement peinture et il n'y a que l'impasse picturale pour mener à cette jointure peinture - non peinture - autre que la peinture (cette jointure, on la peint et l'on est empêché de la peindre).

78- Transposez maintenant par vous-même ce paradigme à la pensée dont la condition moderne est de traverser sa propre stérilité pour la rendre active.

 

Question :

Pouvez-vous être plus précis sur la manière dont la pensée peut devenir pour elle-même un objet pervers de jouissance ?

C'est un des deux risques majeurs de la pensée dans la rhétorique de l'empêchement et un problème très difficile dans les activités où le rendement n'est pas la garantie. La non-pensée empêche la pensée comme la non-peinture empêche la peinture. Comment discerner aujourd'hui ce qui est et ce qui n'est pas de la peinture alors que la non-peinture est dans la peinture ? Les "classiques" voulaient croire au caractère aisément identifiable de la véritable peinture. L'empêchement de la pensée consiste dans l'obsession de lever définitivement ou de pénétrer totalement la difficulté (l'empêchement lui-même) ; on s'enferre ainsi davantage dans l'empêchement et lorsque celui-ci devient un objet rhétorique on déploie une activité qui s'entrave elle-même ; on croit subir ce que l'on fabrique soi-même. Il est difficile de discerner quand on est véritablement empêché. Cioran en rajoutait sans doute dans la noirceur, artificiellement (rhétoriquement) ; la vérité de la noirceur est moins noire. Dans notre humaine situation, pour obtenir un effet de vérité, il ne faut pas aller au bout ; pour faire du rouge il faut dans le rouge autre chose que du rouge, sinon ce n'est pas un rouge pour nous. L'impasse consiste à être maximal, à céder à la tentation majeure de renverser complètement la situation. Valéry estime que Pascal est un truqueur fabriquant avec complaisance le pathos des deux infinis, mais sa propre hantise de la pureté et du rien est elle-même hallucinante (alors qu'il nous faut toujours quelque chose pour penser le "rien" comme les grecs nous l'ont appris). C'est un jeu où, feignant d'oublier que l'on est soi-même l'auteur du scénario, on risque fort de l'oublier tout à fait.

N'y a-t-il pas dans votre démarche une esthétisation du discours philosophique, d'autant que vous n'employez pas le mot de "vérité" ?

Je ne crois pas, en effet, avoir employé une seule fois le mot de "vérité". Cet évitement est délibéré mais effectué sans y songer (ce n'est pas une exclusion) : si le mot de "vérité" et la question du vrai adviennent ou reviennent c'est par surcroît. "Esthétisation" ? Toute la question est de savoir si la fiction permet de faire un pas, est une impasse active, si l'on peut s'arrêter au bon moment avant de s'engluer.

Le labyrinthe n'étant pas survolé et n'ayant pas de dehors faudrait-il pratiquer l'art de l'impasse au sens scolaire du terme ?

Le mot "impasse" est polysémique. L'impasse scolaire n'est intéressante que si elle est majeure (il faut négliger non pas 2% mais disons 30% du programme) ; il en est ainsi dans l' "économie" de la pensée. Le concept fait l'impasse des cas au risque de volatiliser tous les cas lorsque l'on est trop général. Chez Aristote on n'a parfois que le concept sans aucun cas (sans exemples) alors que chez Wittgenstein il n'y a que des cas. La question est : quelle doit être la règle pour que ce qui est le cas soit le cas. On ne peut tout tenir tout le temps par tous les bouts, il faut savoir lâcher et reprendre, bien lâcher et bien reprendre, parcourir ou frayer le labyrinthe comme on fait de la dentelle sans chercher ni à sortir ni à rentrer. Platon excelle dans cet exercice alors que pour Leibniz il n'y a pas d'impasse, tous les parcours possibles sont surplombés par un grand observateur et que pour Hegel les obstacles rencontrés par les "figures" unilatérales et successives sont surmontés dans le savoir absolu. La fiction proposée supprime l'observateur qui énonce les règles, enregistre les coups et fait le bilan, mais est-on capable de s'en passer ? Dans la condition ainsi évoquée et pensée -"caverne" sans entrée ni sortie ni soleil- les choses n'ont lieu qu'une fois, ne sont nulle part enregistrées et ne sont jamais retrouvées, les règles sont découvertes du dedans. La démarche engagée zigzague entre la méditation conjecturale (on ne sait pas très bien ce que c'est que penser) et la fiction risquée (le labyrinthe et le rat) comme on jette un filet, pour essayer de pressentir l'affinité entre ce que l'on sait et ce qu'on ne sait pas. La pensée est toujours "entre" et jamais pleinement "dans" (comme dans un fauteuil ou... dans l'ornière ). La fiction, forcément égarante, supprime l'observateur créé par l'institution et fait oublier la séparation instituée du dedans et du dehors, à la manière dont l'usage par Henri Michaux de la mescaline suspend l'alternative : être au dedans ou être au dehors de son corps. Les grands coups de force sont inefficaces. Par le bon usage de la fiction nécessaire au bon usage de l'impasse dans la pensée on peut espérer user et faire dépérir les obsessions qui sont les ornières de la pensée mais on sait qu'il ne suffit pas de cesser de les alimenter pour qu'elles dépérissent.

La littérature serait-elle la logorrhée de l'impasse ?

Il ne s'agit pas de s'installer dans l'impasse mais de passer par l'instabilité de l'impasse. La logorrhée littéraire pourrait être un excès incontrôlé qui, essayant de submerger l'impasse, finirait par prendre consistance et mettrait l'écriture dans l'impasse. On ne peut réduire la littérature à cela. Des personnages de roman peuvent être dans l'impasse, le romancier peut être dans l'ornière de la stérilité ou de la logorrhée ; la littérature ne fait que passer par l'impasse. Une amplification débordante est nécessaire à la poursuite de l'oeuvre tout comme l'épreuve de l'impasse et dans lécriture d'un roman il faut savoir élargir, interrompre et reprendre l'intrigue. Faire un roman, c'est toujours trouver les moyens d'éviter qu'il se perde.

Votre discours n'est-il pas hanté par la figure d'Ulysse ?

Ulysse est le héros de la mêtis, de l'intelligence pleine de ressources rusées qui trouve les issues. Ulysse d'Homère (celui de Joyce est bien différent) est peut-être trop simple (trop grec)par rapport à la fiction proposée : l'obstacle se déplace mais chaque fois la difficulté est résolue. Dans le
paradigme et la fiction proposées, il faut faire durer l'empêchement et il faut s'en défaire mais on ne le supprime pas ; faire un bon usage de l'impasse sans s'y complaire, ce n'est pas l'annuler. Plutôt qu'à Ulysse pensons à Kafka et à telle courte fiction qu'il invente : "J'ai un animal mi-chaton mi-agneau"... L'animal énigmatique témoigne de l'existence d'un empêchement, l'existence est empêchement, l'écriture est écriture de l'empêchement (Kafka, ayant demandé huit jours de congé pour écrire, n'a rien écrit encore au septième : les préparatifs sont des empêchements, c'est quand il les déjoue qu'il parvient à écrire un peu). Pour Kafka tout est littérature (sa vie, ses amours, etc...) et la traversée qu'il effectue n'est jamais plénière ni retorse ; Kafka est malin (c'est même, a-t-on pu dire, un escroc au mariage) mais il ne fait pas le malin. Transitant par l'impasse il est en même temps subtil, sec, et extraordinairement démuni.

Patrice Loraux enseigne la philosophie à l'Université Paris I (Panthéon-Sorbonne).

Il a publié :

- Les sous-main de Marx. Introduction à la critique de la publication politique, Hachette, 1986. - Le tempo de la pensée, Seuil, 1993.